Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /2009 22:01
Le bar, excessivement enfumé s’ouvrait parfois, sur un client un peu trop imbibé.
Une musique sans intérêt se déversait alors, envahissant le voisinage qui ne voulait pourtant qu’une chose, dormir ! Enfin !

Des pétitions étaient signées pour que la mairie intervienne et ferme définitivement cette encombrante verrue dans un environnement privilégié. Le propriétaire des lieux était soupçonné de tous les maux, du trafic de drogues diverses à la traite des blanches. Les habitants du quartier s’en plaignaient, pour le bruit et sa clientèle interlope, mais fantasmaient dans les conversations de hall d’immeuble.
Je me taisais, étant moi-même un client fidèle de l’établissement. Souvent, j’étais cet ivrogne qui ouvrait la porte brutalement, oubliant de la refermer derrière lui et titubant, rentrait finir la nuit dans une flaque devant ses toilettes, trop saoul pour avoir la force d’aller plus loin.

Lucie était partie.

J’avais invoqué toutes les divinités des panthéons les plus divers, prenant à témoin les éléments, animiste soudain convaincu, pour comprendre les raisons de son départ.
Arimboh m’avait répondu. Je ne sais plus dans quel livre ou dans quel endroit ce nom avait été porté à ma connaissance. Désespéré, je l’avais alors ajouté à une liste déjà interminable, n’imaginant pas qu’il m’apparaitrait un soir.

Je devais sans doute être encore plus grisé que d’habitude.
Grisé ! Quel doux euphémisme pour parler de cette loque rampante sur les pavés brillants de la clarté lunaire.

Ce soir-là, une courte, mais violente altercation m’avait valu plusieurs coups de pied dans une cuisse, pour me faire comprendre qu’il serait de bon ton que je quitte les lieux sans casser d’autres verres. Je jouais, depuis quelques minutes, à les lancer sur le serveur qui refusait obstinément de remplir d’alcool mes pognes réunies en forme de conque.

Deux hommes m’avaient alors poussé sans ménagement du tabouret sur lequel j’étais juché, en équilibre déjà instable, et glissant chacun une main sous les aisselles, ils m’avaient reconduit jusqu’à la fameuse porte, dont l’ouverture braillante gênait mes voisins. Mes hurlements les avaient sûrement aussi incommodés ce soir-là, et ils ne se génèrent pas pour en parler entre eux, avec des mines de conspirateurs.
Mais, les quelques bleus que j’arborais comme autant de trophées de cette soirée particulièrement réussie firent taire les mégères. Elles ne se faisaient pas d’illusion sur mon style de vie ; cependant, leur bouc-émissaire habituel redevenait le principal responsable de tous ces cris.
Et, ces commères ignoraient que le quartier, après avoir subi les désagréments des noctambules, était maintenant hanté par un démon de première importance chez les Wakenouka, peuplade primitive de l’Afrique mystérieuse.
Voilà qui n’allait pas favoriser la revente de leurs petits appartements.

Lucie était partie ! Elle m’avait quitté pour un jeune homme d’apparence inoffensive. Je le classai, dès que je fis sa connaissance dans les amis anodins. Nous nous saluions, entamions des conversations sans aucune teneur, parlions de la pluie et du beau temps, du coût de la vie. Et puis, pour l’avoir croisé plusieurs fois au bas de l’immeuble où nous habitions, Lucie et moi, je le suspectais d’entretenir une relation avec Natacha, la blonde du cinquième. Je n’y prêtais guère plus d’attention, n’ayant aucune raison de jalouser les amants de cette femme présentant bien, mais connue pour accumuler les hommes de passage. Là encore, les langues se déliaient pour parler, à mots bas, d’amours tarifés.
Ensuite, l’impensable. Déménagement, sans ménagement. Depuis, je traine ma carcasse, macérée dans toutes sortes d’eau-de-vie, ici, dans ce bouge.

Mon démon personnel, le seul d’ailleurs qui ait daigné répondre à mes appels à l’aide, m’attend tous les soirs dans la petite cour pavée. Je notai, avec une surprise certaine, que le diable, chez mes amis Wakenouka, est une splendide créature de sexe apparemment féminin, toujours intégralement nue, et cette particularité, au moins de novembre, est la plus notable, surtout avec les températures basses de ma région. Elle regardait toujours fixement la porte de la taverne, attendant que je sorte, de mon plein gré, mais plus souvent poussé avec énergie par le patron des lieux.

La première fois, c'est-à-dire le lendemain de mon appel pressant (par tous les dieux, diables, incubes, succubes, etc. Suivaient une suite de noms piochés dans les diverses mythologies), je faisais des huit en cherchant mes clés, titubant sous les lumières blafardes.
Elle était parfaitement immobile, me suivant juste du regard. Je me contentai d’admirer du coin de l’œil une plastique parfaite. Et, ne trouvant pas mon trousseau, je décidai de dormir sur place, dans un carton. J’espérai qu’elle se laisserait tenter par un rapprochement de nos épidermes, pour lutter contre le froid. S’endormir près d’un poivrot n’eût pas l’heur de lui plaire, elle resta plantée à m’observer pendant que je vomissais les divers breuvages engloutis dans la soirée.

Deux jours plus tard, je lui adressai la parole, juste avant que le soleil se lève sur la ville. Aucune réponse, elle me regardait toujours fixement, sans ciller.
Et cela dura tout le mois.

Mes maigres économies fondant comme neige au soleil, je continuais ma longue descente aux enfers chez moi, ne sortant que pour aller chercher des bouteilles de vin de table chez l’épicier du quartier. Je systématisais mon addiction, visait la cirrhose, pressé d’en finir. Je n’avais pas le courage de me tirer une balle dans la bouche, je la remplaçais par des verres de tord-boyau. L’effet serait létal, mais moins violent.
Ma nouvelle amie, succube muette, hantait désormais l’unique pièce du petit studio misérable que je louais avec l’aide sociale.
Elle se tenait, droite, toujours intégralement nue, dans un angle du séjour. Je la regardais en sombrant dans un sommeil lourd, la sentais me surveiller pendant mes hallucinations d’ivrogne. Et quand j’émergeais, elle avait disparu, pour revenir la nuit venue, alors que je remplissais méthodiquement une chope à bière du nectar violacé qui brûlait la gorge et l’estomac.
Ma vue devenait floue, avant de s’obscurcir pour n’être qu’un point de lumière dans une obscurité dense. J’avais depuis longtemps perdu la notion du temps. Mais, je savais que ma compagne venait à la première gorgée de vinasse et était partie à mon réveil. L’haleine forte que je dégageais au sortir de mes limbes en aurait fait fuir plus d’une, je pouvais comprendre sa désertion.
Plus aucune notion de rien, et un jour, je donnai un coup de talon sur le sol très mou de la piscine, bien décidé à sortir enfin, la tête de l’eau, de remonter à la surface, de surnager… L’être humain est surprenant de ressources. C’est quand on pense qu’on est foutu que la dernière étincelle d’énergie se met à briller comme mille soleils.
Je fouillai dans le tas de vêtements sales au milieu de la pièce et choisis une chemise à la couleur improbable, mais à l’odeur moins prononcée que les autres.
Je fourrai le reste dans un grand sac-poubelle, et d’un pas hésitant mais volontaire, j’allai porter le tout au pressing le plus proche. La lumière extérieure me fit fermer les yeux, laissant juste une très fine ouverture, pour éviter de me cogner dans tous les poteaux que je croisais. Ma grande lessive faite, j’allai me procurer de quoi me nourrir, n’achetant que du solide, pour une fois. Je flottais dans mon vieux jean crasseux. Une fois rentré chez moi, je filai sous la douche, prenant le temps de décrasser, à la pierre ponce parfois, mon corps tellement maltraité depuis un an. Puis, je me rasai.

Le soir, j’attendis ma succube de pied ferme. Je devais lui expliquer qu’elle devait rentrer dans son pays d’origine, que le climat d’ici n’était pas propice à la nudité, surtout en plein hiver. Elle ne vint pas, ni ce soir, ni les autres soirs.

Quelques mois ont passé, j’ai retrouvé un travail. Ce matin-là, alors que je buvais un petit café « chez Mimile », je vis, dans le grand miroir piqué contre lequel sont rangées les bouteilles, une jeune femme qui ne m’était pas inconnue. Et pour cause, elle avait partagé ma vie pendant quelques temps.
J’ai hésité un bref instant, puis, prenant ma tasse dans la main, je me dirigeai vers sa table.
Après les politesses d’usage, je lui demandai si elle se souvenait de moi. Elle m’affirma que non, et je n’épiloguai pas sur le sujet. Depuis Lucie, je n’avais pas senti mon cœur battre de cette façon, je devais être très prudent dans mon jeu de séduction.
Quelques semaines plus tard, nous partions en voyage ensemble, dans ma famille du Loiret, et la vie était redevenue vraiment belle. Nous avions aménagé tous les deux quelques jours auparavant, dans un coquet appartement au bord du canal, au-dessus des grands pots de fleurs que la mairie disséminait dans le but de gagner le titre envié de « ville fleuriee». Nous étions parfaitement heureux.
- Ma chérie ? Tu es obligée de sortir encore ce soir ?
- Jacques ? Tu le sais ! et tu m’as promis, souviens-toi ?
- Oui, Ariane, je le sais… Mais, je ne peux pas ne pas être jaloux ? Mets-toi à ma place ? Ce n’est pas...
- Je sais que c’est difficile. Mais, tu connaissais la situation, je ne t’ai jamais menti.
- C’est vrai. Mais, depuis le temps, on pourrait être un peu tranquille, non ?
- Tu m’as toute la journée.
- Mais, je t’aime, Ariane.
- Moi aussi, je t’aime Jacques. Mais, c’est comme ça. Oh, t’as vu l’heure, il doit m’attendre, je file.
- Ariane ? Je t’aime…

Encore une nuit qu’Arimboh va passer auprès d’un être perdu, à le surveiller dans ses rêves éthyliques.
Par John Peter B. - Publié dans : Nouvelles
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

  • Flux RSS des articles

Acheter Excroissance et autres nouvelles

13 micro-nouvelles, absurdes, dérisoires
format livre de poche, 110 pages 9€00

------------------------------------------------------------------------------------

couv-products-29428

Livre / CD, 14 titres : Détails
format 15x15, 44 pages couleurs 15€00





Bientôt sur les principales plateformes de téléchargement (18/01/2010)

Derniers Commentaires

 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés