Vendredi 20 novembre 2009
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Aurélie me
regardait en penchant légèrement la tête vers la droite. Cela conférait à son charme, une attitude que je devinais non calculée, elle était juste en état d’écoute attentive… très attentive.
Nous avions fait connaissance la veille au soir, chez Anatole Ruffian, le nouvel endroit à la mode dans une petite ville provinciale, petit bar à l’ambiance rouge. Dans un coin, il y a, comme dans
tous les petits bars branchés de province, un ordinateur portable pour lire les beats compressés à outrance, enlevant toutes les finesses d’une musique n’en ayant déjà pas beaucoup.
Le maître de cérémonie me présenta Aurélie, avec un clin d’œil appuyé, essayant de faire passer dans cette mimique triviale, tout le bien qu’il pensait de cette jeune femme au corps souple et
ondoyant. Je lui répondis d’un sourire entendu, et Aurélie penchait déjà légèrement la tête vers la droite. Je crois que c’est ce qui m’a plu tout de suite chez elle, cette capacité d’écoute.
C’était d’autant plus surprenant que je n’avais strictement rien à dire. Elle allait écouter du vide, des banalités peut-être, si j’étais en forme. En tout cas, je n’avais pas assez de vies
passionnantes pour donner à étancher sa soif apparente de découverte de l’autre.
Je devais découvrir, par la suite, qu’ils étaient de mèche, Aurélie et le pilote de l’ordinateur portable.
- Tu bois quelque chose ?
- Un café, me répondit-elle.
- Je
vais aller le commander, sinon on sera encore là demain.
- Demain ? Pourquoi demain ? Aujourd’hui ne te suffit pas ?
Voilà, c’est ça Aurélie. Une envie de jour, du jour, d’un jour. La passion au quotidien.
Ils étaient de mèche, je l’ai su en déshabillant Aurélie, une fois rentrés chez moi.
- Je dois appeler Bastien.
- Bastien ? Qui est Bastien ?
- Mon
petit copain. Mais, tu le connais, non ? C’est lui qui nous a présentés.
- Le DJ de chez Anatole ? Il ne s’appelle pas Bastien, je le connais sous le prénom de
Charlus.
- Quelle importance ? Qu’il s’appelle Bastien ou Charlus, je dois lui dire que je dors chez toi ce soir.
- Mais, tu as quelqu’un ?
- Oui ! Bastien.
- Vous êtes très libres, à ce que je
vois !
- Moi oui, Bastien beaucoup moins.
Et je me demandais, en caressant Aurélie, pourquoi je n’avais pas plus de réactions dans cette situation absurde, décalée.
Belle nuit, pleine de tendresses, de corps haletants. Et Aurélie penchait souvent la tête légèrement vers la droite, pendant que je lui confiais combien sa peau était douce, son sexe attirant, nos
étreintes épuisantes de plaisirs.
Elle m’écoutait attentivement lui confier mon désir d’elle.
J’étais mal à l’aise.
Vers quatre heures, Bastien / Charlus sonnait à la porte, Aurélie se rhabilla précipitamment et partit sans un mot.
- Aurélie ? Il faut que tu m’expliques.
- Que je t’explique quoi, mon tendre
?
- Tout ça ! Notre rencontre, cette nuit, Ton petit copain.
- Il n’y a rien à expliquer. C’est
naturel, pas de quoi fouetter un chat.
- Mais, tu peux comprendre ma surprise quand tu es partie avec Bastien ce matin.
- C’était pas bon, nous deux ? Moi, j’ai aimé.
- Là n’est pas le problème, Aurélie.
J’aurais préféré qu’on se réveille ensemble, qu’on puisse faire l’amour, au réveil, que je t’apporte un café au lit aussi, par exemple.
- Mais, ce n’est pas possible, je suis avec quelqu’un. Tu le sais bien, c’est Bastien.
- Il en dit quoi, Bastien ? Je veux
dire qu’on ait fait l’amour cette nuit ?
-
Mais rien, voyons. C’est naturel, il m’aime.
Le serveur tournait autour de la table, et ça me mettait encore plus mal à l’aise. Je connaissais pourtant bien Charlus. Enfin, je pensais bien connaitre Charlus. Je savais qu’il était un peu
tordu, mais ne comprenais pas comment il pouvait aimer une jeune femme comme Aurélie, et la laisser coucher avec ses amis.
- J’aimerais qu’on se revoie, Aurélie.
- Bien sûr. J’ai déjà demandé à Bastien. Il est d’accord.
- …
-
Ça te dérange que je vive avec Bastien ? Tu ne l’aimes pas ? Je pensais que vous étiez amis
?
- Mais, c’est bien pour ça que ça me gène. C’est la politique de la maison, on ne couche pas avec les femmes des copains. C’est une règle, pour éviter les
problèmes.
- Je te dis qu’il est d’accord. Il n’y aura pas de problème. Je lui ai dit que tu m’avais fait beaucoup jouir. Il était très
heureux de ça.
- Tu … Tu lui as raconté ? Quoi ? Tout ?
- Oui, on se dit tout
?
- Mais, c’est incroyable… Il n’est pas jaloux ?
- Mais, pourquoi veux-tu qu’il soit
jaloux ? Il sait que je l’aime, que je ne pourrais pas vivre sans lui.
- Mais, s’il t’aime, ce doit être dur pour lui de savoir que tu prends ton pied avec
d’autres hommes. Il est impuissant ?
- Tu me déçois, mon chéri. Comment peux-tu être si méchant ? Si con ?
- Aurélie… Aurélie… J’ai passé un très bon moment, avec toi, hier soir. Tu peux le comprendre, non…
Le ton montait, le serveur jubilait.
Aurélie ne penchait plus la tête vers la droite. Ses yeux lançaient des éclairs. Elle était furieuse contre moi, c’était évident.
- Écoute. Nous avons fait l’amour ensemble, c’est tout. Tu me plais physiquement, tu es doux, gentil, attentionné. On recommencera, je te le promets. Mais, mon
ami, c’est Bastien, et ce n’est pas toi qui le remplaceras ! C’est clair ?
- …
Je laissais passer quelques minutes, pour me calmer aussi. Je tenais à Aurélie, c’était évident, et c’était moi qui étais jaloux. Je détestais ça.
Le soir, Aurélie et moi avions convenu de se retrouver au même endroit, dans cette ambiance rouge et cette musique détestable. J’attendais, avec un peu d’appréhension, de revoir Charlus, et
guettais ses réactions. Il était heureux de me voir, et je sentais une nouvelle complicité entre nous. C’est vrai que je me tapais sa femme, ça crée des liens.
Oh que je n’aimais pas ce cynisme malsain chez moi.
Je décidais de ne pas partir avec Aurélie, ce soir, d’attendre que Charlus finisse sa nuit pour que nous puissions parler tous les trois.
- Tu viens, mon chéri ? On va chez toi ?
- Pas ce soir, Aurélie. Je dois
parler à Charlus. Je veux comprendre.
- Tu vas tout casser, tu sais ? Bastien est très gentil, mais il y a des trucs qu’il n’aime pas.
- Aurélie, tu me plais beaucoup. Je veux parler avec ton copain pour savoir où je vais.
- Comme tu voudras. Je vais rentrer
avec Thierry, alors. Tant pis pour toi. Tu es trop con, décidément.
- Mais…
Je ne la connaissais que depuis la veille, mais c’est avec l’impression qu’on m’arrachait le cœur que je la vis partir avec un autre client de l’établissement.
Finalement, ce n’était plus la peine qu’on en parle, Charlus et moi. Si Aurélie avait décidé de changer de partenaire, cette histoire ne me concernait plus. Pourtant, je voulais comprendre.
J’attendis dans un coin du bar, triste, furieux, en sirotant des verres de cognac, pour endormir la douleur. La clientèle se raréfiait, et quand les lumières se sont allumées, signe que le bar
allait fermer, nous n’étions qu’une dizaine encore attablés. Le groupe de fêtards régla ses consommations et partit bruyamment. Charlus me regardait, incrédule. Quand un homme d’une trentaine
d’années vint l’embrasser à pleine bouche, je commençais à comprendre.
Ils partirent ensemble, enlacés.
Par John Peter B.
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Publié dans : Nouvelles
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